Philippe Delerm

C'est au début de l'été. Il fait très beau. La vie semblerait si facile. Petit matin dans la lenteur du café chaud, soirs grenadine à l'eau dans un jardin qui se prolonge -silence, chèvrefeuille et cigarette.
On n'aura rien de tout cela. C'est à cause du bac, ou d'un autre examen, pis encor, d'un concours. Mais c'est la même chose. Le soleil prend l'implacable dureté du destin grec. Voilà. On a juste l'âge qu'il faut pour savourer le monde : on vous oblige à le jouer à pile ou face. C'est inscrit quelque part, peut-être comme l'aigre revanche des plus vieux. On s'embarquait tranquillement vers soi-même, on était amoureux. Alors on vous distille cette angoisse à déchiffrer sur des feuilles collées aux portes des lycées, à pianoter sur un minitel dans le silence fiévreux d'un vestibule. -Le ronron tout proche de la télévision parle déjà du tour de France. Une brûlure au coeur de la poitrine, cette sensation insupportable que partout ailleurs la vie est bonne, les cerises à cueillir. Parfois, les autres sont déjà partis en vacances. Si l'on est refusé, il faudra faire semblant de vivre aussi l'été, les plages de Bretagne, en se disant : l'année prochaine on recommence. Mais pour l'instant, on est en équilibre sur le fil.
On n'est pas très content de soi. On sait que le succès vous rendrait bête, veule, qu'on balaierait d'une joie banale, familiale, cette mélancolie profonde et douce où l'on se sent si près de soi, à la fin de l'adolescence, entre l'amour, l'été, les examens et la vie à traverser. Il vraudrait mieux rater, pour se sentir fidèle.
Mais il fait chaud, les robes sont légères, un sprinter belge a gagné la première étape de plat, et l'on espère malgré soi. Avant l'oral, on va à la piscine.
Philippe Delerm
# Posté le mardi 13 mai 2008 13:05

Ce n'est pas vraiment une maladie, ça pourrait l'être mais c'est quelque chose de moins, s'il y avait un nom pour ça il serait très léger, le temps de le dire et il a disparu.

:)




Il pose son porte-plume, plie la feuille, la glisse dans une enveloppe. Se lève, prend dans sa malle une boîte en acajou, lève le couvercle, laisse tomber la lettre à l'intérieur, ouverte et sans adresse.
Dans la boîte, il y a des centaines de lettres pareilles. Ouvertes et sans adresse.

Il a tente-huit ans, Bartleboom. Il pense que quelque part dans le monde il rencontrera un jour une femme qui est, depuis toujours, sa femme. Parfois il se désole que le destin s'obstine à le faire attendre avec autant de ténacité et d'absence de délicatesse mais, le temps passant, il a apparis à considérer la chose avec une grande sérénité.

Chaque jour ou presque, depuis des années maintenant, il prend la plume et il lui écrit. Il n'a pas de nom ni d'adresse à mettre sur ces enveloppes : mais il a une vie à raconter. Et à qui, si ce n'est à elle ? Il pense que, lorsqu'ils se rencontreront, ce sera beau de poser sur ses genoux une boîte en acajou pleine de lettres et de lui dire -
Je t'attendais.

Elle ouvrira la boîte et, lentement, quand elle le voudra, elle lira les lettres l'une après l'autre et, remontant des kilomètres de fil d'encre bleue, elle prendra alors les années -les jours, les instants- dont cet homme, avant même de la connaître, lui avait fait cadeau.
Ou peut-être, plus simplement, elle retournera la boîte et, ébahie devant cette drôle de neige de lettres, elle sourira en disant à cet homme
-Tu es fou
Et pour toujours elle l'aimera.



-Baricco-
Ce n'est pas vraiment une maladie, ça pourrait l'être mais c'est quelque chose de moins, s'il y avait un nom pour ça il serait très léger, le temps de le dire et il a disparu.
# Posté le vendredi 25 mai 2007 12:41

JG

JG
C'est à moi que ma soeur pose toutes ses questions sur le monde. Alors je dis ce que je sais, mais ce n'est pas grand chose.
Quand je ne sais pas, ma soeur pleure jusqu'à ce que je lui invente une réponse.
Elle veut savoir le nom du jour, et pourquoi la nuit entre chaque jour.
Elle veut savoir d'où viennent le rire et le bleu du ciel, pourquoi l'eau file et comment la neige.
Elle veut savoir où le bât blesse, pourquoi la tristesse, où s'en vont les larmes quand on pleure et les cris quand l'écho s'est tu.
J'ignore d'où vient le rire et où s'en vont les larmes.
J'ignore à quel métier se tissent amour et tristesse.
J'ignore comment faire vie de velours, et pour la consoler
je lui donne le simple nom du jour : dimanche.
# Posté le mardi 23 janvier 2007 11:38
Modifié le dimanche 04 février 2007 12:00

Salinger

Quel genre d'échec ? Comment tu t'en rendras compte? Et quand? Eh bien, ce sera peut-être un jour -tu auras dans les trente ans- où, assis dans un bar, tu te mettras soudain à détester le type qui vient d'entrer simplement parce qu'il aura l'air d'avoir été autrefois sélectionné pour jouer dans l'équipe de football de son université.
Ou bien le jour où tu t'apercevras que de toutes tes études tu n'as retiré que juste ce qu'il faut pour pouvoir détester les gens qui disent "je m'en souviens" et pas "je m'en rappelle".
Ou bien encore tu découvriras que pour passer le temps tu en es à bombarder de trombones la dactylo de l'autre côté de la table. Ou n'importe quoi de ce genre.
# Posté le mardi 23 janvier 2007 11:31

il a dit :

il a dit :
"Je pense qu'un de ces jours il va falloir que tu découvres où tu veux aller. Et alors, tu devras prendre cette direction. Immédiatement. Tu ne peux pas te permettre de perdre une minute. Pas toi."
# Posté le mardi 23 janvier 2007 11:27
Modifié le dimanche 04 février 2007 12:09